[DOSSIER] Après l’espoir, la désillusion : l’impact économique de la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud

L'utilisation entres autres du Soccer City de Johannesburg, situé à Soweto, et ses 94 000 places, n'a pas eu l'impact économique escompté... (c) AFP

Le 27 février dernier, le parlement sud-africain a donné le coup d’envoi d’une réforme permettant l’expropriation des terres agricoles sans compensations. Les députés de l’ANC, le parti majoritaire, veulent en finir avec les inégalités. Julius Malema, le leader de la gauche radicale sud-africaine déclarait alors que « Le temps de la réconciliation est fini. L’heure de la justice a sonné, nous ne cherchons pas la vengeance […] nous voulons retrouver notre dignité ».

Les tensions entre les communautés constituent toujours un enjeu majeur de l’Afrique du Sud contemporaine, les inégalités entre les différents groupes ethniques n’ayant toujours pas été résorbées. L’enjeu des terres cristallise en particulier les mécontentements. L’héritage de l’Apartheid a produit une situation dans laquelle 73% des parcelles sont détenues par les fermiers blancs. Cet état de fait agace, et le nouveau président Cyril Ramaphosa, a donc dû promettre une nouvelle réforme agraire.

La Coupe du Monde de Football de la FIFA 2010 devait pourtant être l’occasion de rassembler un peuple, une nation derrière un projet commun, mais également permettre une réduction des inégalités issues de l’apartheid. Les autorités sud-africaines pensaient l’évènement comme un moyen de catalyser la population en un tout homogène, dans lequel noirs et blancs s’uniraient derrière un même but, acclameraient la même équipe arc en ciel, avec en point d’ancrage l’engouement de la Coupe du Monde 1995 en rugby. Cependant, après les espoirs vinrent la désillusion.

Une société sud-africaine fragmentée

L’Afrique du Sud est un pays qui s’est historiquement construit sur l’exploitation des inégalités. Tout d’abord, par l’intermédiaire de la colonisation, qui débute en 1652 par l’installation d’un comptoir néerlandais sur l’actuel emplacement du Cap. A partir de là, la colonisation s’étend aux terres intérieures. Plus tard, cette période sera renommée Le Grand Trek par les Afrikaners, dans l’objectif d’appuyer la constitution d’une communauté de destins. La culture Afrikaner se fonde donc sur une Histoire partagée, mais également les textes religieux, qui font des descendants des colons le peuple élu, et des autochtones des sauvages. Les Afrikaners arrivent au pouvoir en 1948, et la politique de l’Apartheid est mise en place. Celle-ci se différencie des politiques ségrégationnistes classiques par son aspect systématique et brutal. La population est divisée et séparée, que ce soit dans les professions exercées, ou dans le lieu de résidence. La population noire est soumise à un contrôle brutal.

En 1994, l’Apartheid est aboli, sans pour autant que l’égalité entre les communautés ne se traduise concrètement. Malgré la politique du pardon mise en place par Nelson Mandela, les tensions demeurent. Aujourd’hui, il y a toujours 15.4 millions de pauvres dans le pays. Le taux de croissance qui aurait permis de réduire les inégalités, à savoir 6% n’est plus atteint. Le niveau global des inégalités, mesuré par l’indicateur de GINI, augmente. Au niveau scolaire, 40% des noirs échouent au baccalauréat, alors que 98.4% des blancs réussissent. La fracture est évidemment également économique. La population noire, largement majoritaire dans le pays, a un niveau de revenu (relativement au revenu des blancs) très bas, et qui ne cesse de diminuer depuis les années 2000.  En 2010, juste avant la Coupe du Monde, le taux de chômage dans le pays était de 25% environ. Plus que l’accès à l’emploi, l’enjeu se situe également autour de leur qualité. Les populations noires accèdent souvent à des emplois sous-rémunérés qui ne leur permettent pas de s’extraire de leurs strates sociales.

Une volonté d’homogénéisation du peuple sud-africain

L’Afrique du Sud étant un pays fragmenté, l’objectif des gouvernants était donc de permettre une homogénéisation de la population via une réduction des inégalités. Celle-ci devait être permise par les revenus générés par la Coupe du Monde. L’afflux de touristes, les billets vendus, la construction des infrastructures nécessaires à l’organisation de l’évènement ; tous ces éléments devaient permettre une embellie pour l’économie sud-africaine, qui aurait ensuite permis la réduction des inégalités. L’état comptait sur une augmentation du PIB de 3 milliards de dollars grâce au mondial, et à une augmentation des investissements étrangers d’1.5 milliards. 415 000 emplois devaient être créés grâce à cet évènement, profitant principalement aux populations les plus défavorisées. L’Afrique du Sud étant un pays en développement, cet évènement était donc une opportunité immense. Il devait être un levier d’aubaine pour le développement durable du pays.

L’impact économique réel : Les attentes déçues de la population sud-africaine

Organiser la Coupe du Monde n’a eu pour l’Afrique du Sud que peu d’impact, à la fois àcourt et long terme. Théoriquement, l’organisation d’un grand évènement sportif doit pourtant permettre une augmentation du revenu national, grâce à un phénomène de multiplicateur. Les revenus injectés sont distribués à un premier niveau aux agents économiques, qui, du fait de leur consommation, vont distribuer une partie de ces revenus à d’autres agents, qui vont à leur tour utiliser les revenus générés pour consommer, ce qui va à nouveau permettre la création d’un nouveau revenu, et ainsi de suite. Le revenu injecté initial est alors multiplié. Il existe différents modèles de multiplicateurs, que nous n’aborderont pas dans cet article, dans un souci de simplification. Cependant,une partie de ces revenus « fuient », en particulier si l’économie locale n’est pas capable de répondre aux besoins crées par l’organisation de l’évènement. C’est ce que l’on appelle l’exportation du multiplicateur. Or, dans le cas d’une économie émergente, qui ne présente pas une structure productive capable de répondre à la demande générée, les risques d’exportations sont importants.

Ramos Mabugu et Ahmed Mohamed, dans une étude ex-ante, estimaient en 2008 une augmentation de 1.2% du PIB sud-africain grâce à l’organisation de la Coupe du Monde (M.Ramos et M. Ahmed, « The Economic Impacts of Government Financing of the 2010 FIFA World Cup ». 2008). Dans l’étude, cette hausse est en particulier causée par une augmentation de la consommation, causée elle-même par une augmentation des revenus.

La production du pays y augmente également de 1.28% grâce à une hausse des dépenses publiques. Cette étude indépendante est l’une des plus optimiste. Néanmoins, dans sa conclusion sont présentées toutes les limites du modèle utilisé, et l’absence de fiabilité des résultats obtenus. En effet, les études ex ante surestiment constamment l’impact économique des grands évènements. Leur pertinence peut alors être mise en question. Une autre étude ex ante prévoyait une hausse du PIB de 0,33%, et un faible impact sur l’emploi (R. Bohlmann et J. Van Heerden, « ’Predicting the economic impact of the 2010 FIFA World Cup onSouth Africa », Sport management and marketing, vol. 3, no4, 2008.)

Les études ex post sont encore plus dures que celles ex ante. Les études ex-ante commandées par le gouvernement sud-africain prévoyaient l’arrivée de 380 000 touristes en Afrique du Sud pour la Coupe du Monde. Néanmoins, les données ex-post montrèrent que la Coupe du Monde n’attira seulement que 109 621 touristes supplémentaires hors continent africain (S. Du Plessis et W. Maennig, « South Africa 2010 : Initial dreams and sobering economic perspectives »). Dans une perspective de long terme, les investissements engagés par le gouvernementne l’ont pas été dans des infrastructures essentielles pour le peuple sud-africain, mais dans les stades, qui n’auront plus une grande utilité aprèsla compétition.

Matheson et Baade, montrent d’ailleurs bien que, historiquement, organiser un grand évènement sportif n’est pas un choix rentable d’un point de vue économique, et que l’impact est toujours très faible. De plus, il convient de prendre en compte les spécificités de l’Afrique du Sud. Les pays en voie de développement ont souvent besoin de plus de capitaux pour organiser un évènement. Les risques et les coûts d’opportunité sont donc bien plus importants que dans les pays occidentaux. Le problème de l’Afrique du Sud est que les dépenses publiques liées à l’organisation de l’évènement se sont faites au détriment d’autres dépenses plus urgentes pour un pays en voie de développement. L’impact de court terme n’a pas été au rendez-vous, et il convient alors d’aller aux causes de cet échec. La responsabilité ne peut être que celle du gouvernement sud-africain, malgré les scandales de corruption et les rivalités politiques. La FIFA a joué un rôle essentiel dans la gestion de l’organisation, et est à l’origine d’une partie des maux de la société sud-africaine.

Aux causes de l’échec : Le modèle d’accumulation de la FIFA

L’Afrique du Sud a acheté le droit à la FIFA d’organiser la Coupe du monde 2010. Le prix à payer concerne les bénéfices résultant de cette organisation. La FIFA exige également que le pays hôte suive un cahier des charges particulièrement strict.

Les investissements réalisés dans le cadre de la coupe du monde de football 2010 ne l’ont pas été simplement dans l’objectif de répondre à un besoin de la population sud-africaine. En effet, la condition sine qua non de l’organisation est le respect strict du cahier des charges fixées par la FIFA. Or celle-ci n’a pas pour objectif direct le développement économique du pays, mais le bon déroulement de la compétition, et un niveau de profit important, à la fois pour elle-même, mais également pour ses partenaires commerciaux, tous de grands groupes mondiaux.

Différentes conditions sont nécessaires pour accueillir une coupe du monde. Les droits exclusifs doivent être reconnus comme légaux et contraignants dans le pays d’accueil. Les activités commerciales de la FIFA et de ses partenaires reçoivent un statut fiscal particulier, tous les frais d’infrastructure doivent être pris en charge par le pays hôte, et les dirigeants de l’organisation doivent être traités comme des chefs d’états en visite. Le gouvernement africain accepta toutes les conditions de la FIFA sans négocier. Certains extraits du contrat liant la FIFA au gouvernement sud-africain sont assez frappants :

Le gouvernement devait « Indemniser la FIFA, la défendre, et la maintenir indemne de toutes procédures, réclamations et coûts annexes qui peuvent être encourus, subis ou menacés par d’autres à l’encontre de la FIFA », « Ne pas imposer de taxes, droits et autres prélèvements sur la FIFA, ses filiales, sa délégation et le diffuseur hôte. Ils doivent être traités comme des personnes/entités exonérés d’impôts », « « Si requis par la loi locale, les permis de travail seront délivrés à la délégation de la FIFA et à tous ses partenaires médiatiques et commerciaux, ainsi qu’aux détenteurs de droits. La législation du travail qui pourrait restreindre l’exercice de leurs fonctions à ces personnes doit être suspendue pour la durée de leur séjour ».

Un autre mécanisme extrêmement contraignant utilisé par la FIFA est l’imposition de « zones de restrictions commerciales ». Grace à ce mécanisme, la FIFA garantie à ses partenaires commerciaux un monopole sur la vente de leurs produits. Toute autre vente est considérée comme étant illégale. Des équipes anti marketing sauvages ont alors été déployées pour écarter les commerçants informels des alentours des stades. La FIFA s’est également octroyée gratuitement 3% des billets, toujours les mieux positionnés dans le stade, pour pouvoir les revendre.

Dansces conditions, il était impossible pour l’Afrique du Sud de remplir sesobjectifs. Adrian Lackay, le porte-parole du service des revenus du comitéorganisateur, déclara que « Les concessions qui ont dû être faites à laFIFA sont tout simplement trop exigeantes et écrasantes pour que nous puissionsen tirer un quelconque avantage financier ».

Dans ces conditions, il n’était pas possible pour le gouvernement sud-africain de réduire les inégalités, qui minent l’économie nationale

La coupe du monde n’a pas eu l’impact économique escompté. Les anticipations du gouvernement ont été trop optimistes, et le cahier des charges de la FIFA a été extrêmement contraignant. L’objectif initial du gouvernement, qui était la réduction des inégalités, n’a pu alors être rempli.

Les habitants sud-africains aux revenus les plus bas auraient dû profité plus de la coupe du monde au niveau du marché du travail, son organisation nécessitant de la main d’œuvre peu qualifiée. Mais les revenus du capital, quant à eux, ont augmenté, ce qui a favorisé au contraire les plus hauts revenus. Ces derniers sont perçus comme étant les grands gagnants de l’organisation de la coupe du monde. Le mythe de la coupe du monde comme moyen de réduction des inégalités s’effondre alors.

Il faut également ajouter à cela qu’au niveau du chômage, l’un des principaux défis du gouvernement sud-africain, la coupe du monde n’a pas eu, semblerait-il, un impact positif sur le long terme. Le taux de chômage, qui était approximativement de 25% avant le début de l’évènement n’a pas diminué. Une étude comparant les villes hôtes et les autres y voit même un impact négatif. Cette étude s’appuie sur une période d’observation qui va de la fin de la coupe du monde à 2011. On peut expliquer ceci par le fait que, avant la coupe du monde, de nombreux ruraux rejoignent les villes, pour construire les infrastructures, mais qu’après l’évènement, leur emploi est détruit, ce qui entraine mécaniquement une hausse du chômage. L’objectif des villes hôtes n’est alors pas de court terme, mais de promouvoir leur image à l’étranger, en espérant que cela puisse leur rapporter sur le long terme.

L’Afrique du Sud n’a donc pu réduire ses inégalités, ce qui nuit à son économie nationale. En 2014, l’OCDE dressait un rapport alarmant. Les inégalités seraient un frein à la croissance et au développement durable.

L’OCDE prévoit qu’une aggravation des inégalités de 3 points de GINI entrainerait une diminution de la croissance de 0.35 point. Sur plus de deux décennies, la hausse des inégalités dans les pays de l’OCDE aurait coûté 4 points de croissance. L’Afrique du Sud, le pays le plus inégalitaire du monde, ne peut alors envisager une croissance soutenable. L’OCDE souligne également que le revenu de la classe moyenne inférieure est essentiel. Or en Afrique du Sud, malgré l’apparition d’une classe moyenne, l’écart entre les classes aisées et les classes les plus pauvres est extrêmement important.

La Coupe du monde en Afrique du Sud n’aura alors pas permis une résorption des inégalités et l’apaisement des tensions dans le pays. Le gouvernement sud-africain n’aura su exploiter cette opportunité empoisonnée. Il convient alors de s’interroger sur les modalités d’organisation des grands évènements sportifs dans les pays émergents, qui présentent des structures économiques particulières. Le cas du Brésil, avec l’organisation de la coupe du monde 2014, et des Jeux Olympiques 2016, constitue un autre exemple de la difficulté que peuvent avoir les pays émergents à accueillir de grands évènements sportifs.

Bibliographie: 

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Baade, R.A, ‘Professional Sports asCatalysts for Economic Development’, Journal of Urban Affairs, 18(1996), 1–17

Bohlmann, R, and J.H Van Heerden,‘’Predicting the Economic Impact of the 2010 FIFA World Cup on South Africa’, SportManagement and Marketing, 3 (2008)

Catwright, Anton, ‘Can Mega EventsDeliver Sustainability ? The Case of the 2010 FIFA World Cup in South Africa’, in International Handbook on the Economics ofMega Sporting Events, Edward Elgar Publishing (Cheltenham, 2012)

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Du Plessis, Stan, and WolfgangMaennig, ‘South Africa 2010: Initial Dreams and Sobering EconomicPerspectives’, in Development and Dreams: The Urban Legacy of the 2010Football World Cup, HRSC Press, 2009, p. 55

McKinley, Dale, ‘Le Modèle d’accumulation Capitaliste de La FIFA’, AlternativeSud, 23 (2016), 71

Ramos, Magubu, and Mohamed Ahmed, ‘The Economic Impacts of Government Financing of the 2010 FIFA World Cup’, 2008

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