[DOSSIER] La boxe et ses valeurs : un univers de souffrance

Plus rien ne compte à partir du moment où la cloche retentit... (source : François Cocq)

Ce travail se base sur un rapport d’étude de sociologie comprenant quatre entretiens et une enquête sur le terrain, dans une salle.

« Vous croyez que le monde a été choqué par la démission de Nixon ? Attendez que je botte le cul de George Foreman. Ses poings ne peuvent pas toucher ce que ses yeux ne voient pas. Là, tu me vois, là tu ne me vois pas. George croit qu’il peut, mais je sais qu’il ne peut pas. Je me suis déjà battu contre un alligator, j’ai déjà lutté avec une baleine. La semaine dernière, j’ai tué un rocher, blessé une pierre, et envoyé une brique à l’hôpital. Je suis tellement méchant, je rends la médecine malade ». Et Mohamed Ali dit vrai. Il vainquit Foreman, par KO au huitième round, à Kinshasa, réunifiant par la même occasion les ceintures WBC et WBA poids lourds. Durant toute la préparation de ce « rumble in the jungle », Ali ne cessa de provoquer son adversaire, acquérant par la même occasion à sa cause le public zaïrois. La violence des coups sur le ring n’en fut que décuplée.

Il faut avoir en soi quelque chose pour réussir dans la boxe. Un certain caractère qui vous pousse à résister sur le ring et durant les entraînements, à accepter la douleur physique et morale. On ne monte pas sur un ring par hasard. Historiquement, la boxe anglaise s’est construite sur la violence. En effet, celle-ci est devenue plus populaire en France que la boxe française elle-même, car la logique de combat y est plus grande, et le KO, la finalité recherchée. Malgré une volonté constante de pacification de la discipline, avec une réduction du temps de combat et une victoire possible aux points, l’affrontement brut reste au centre du noble art. On peut discerner ici une tendance globale à l’attrait du public pour la violence dans les sociétés humaines. Les romains avaient leurs gladiateurs, les seigneurs leurs joutes, le XXIème siècle ses pugilistes. Aujourd’hui, la boxe est d’ailleurs sur le reculoir, face à des disciplines plus violentes encore, le MMA par exemple. De cette violence intrinsèque à la discipline découle une souffrance constante chez le pratiquant, qui doit donc apprendre à canaliser ses passions et ses impulsions pour rester dans les règles, tout en maintenant le degré d’agressivité nécessaire à la victoire. Le métier de boxeur est donc complexe, différentes logiques contradictoires s’y entrechoquent. Pour comprendre le pugiliste, il faut aller aux origines de son entrainement, la salle de boxe, un espace unique et hors du temps.

Loic Wacquant, le sociologue bourdieusien français, soulignait déjà dans son ouvrage Corps et âme, que « la boxe ressemble à un métier manuel usant et répétitif ». En effet, la salle de boxe est une usine, au sein de laquelle chaque boxeur est un produit brut à façonner. Pour ce faire, une mécanique rodée et répétitive est imposée par les entraîneurs. Comme sur une chaîne de montage, chaque boxeur passe par différents postes de production, dans lequel il travaille une compétence particulière. Le sac de frappe, la poire, la corde à sauter, puis les exercices techniques sur le ring sont autant d’éléments impératifs dans la fabrique du boxeur. Comme dans une immense usine, les cadences de travail sont marquées par une sonnerie qui s’actionne toutes les 3 minutes, laissant entre temps une minute de repos aux athlètes. Cette délimitation du temps n’est pas anodine ; un round de boxe professionnelle, lors d’un combat officiel, a une durée de trois minutes (à l’inverse des rounds de la boxe amatrice qui eux ne durent que deux minutes, preuve, comme nous le verrons par la suite, que la boxe professionnelle constitue l’idéal à atteindre pour chaque pugiliste), avec une minute de récupération entre chaque round.

Le labeur à chaque atelier est éreintant et répétitif. Le travail à la corde sollicite le cardio et les muscles des jambes, en particulier les mollets, le travail au sac est une torture pour les épaules et le souffle, la poire, réservée aux meilleurs boxeurs, est extrêmement compliquée à maîtriser. Une véritable culture du travail spécifique à la salle de boxe émerge alors dans ce constat. Au-delà de ce patchwork sportif, et de ce chaos 12 apparent qu’est une salle de boxe aux yeux du profane, on retrouve en réalité dans chaque gymnase une organisation subtile et une culture du travail chez chacun des boxeurs présents, qui ne quitte pas son poste tant que son contremaître, en l’occurrence ici, la sonnerie, ne le lui a pas autorisé. La mécanique rodée des corps en mouvement s’organise donc dans une temporalité stricte et mécanique.

De cette organisation stricte et rigide découle une souffrance qui marque les corps au plus profond, qui pousse le boxeur à toujours dépasser ses limites. Hors de la salle, il mène également une vie d’ascète. Tout son programme doit être pensé autour de sa pratique. Les meilleurs s’imposent un footing tous les matins, gèrent leur alimentation à la perfection, évitent les sorties nocturnes pour préserver leur sommeil. Mais de cette souffrance quotidienne découle un plaisir certain. La douleur permet la sublimation et l’épanouissement.

La salle, en plus d’être un lieu dans lequel se forge les corps, se caractérise par une très forte hiérarchie entre les différents boxeurs. Les compétiteurs se distinguent des loisirs. Cette structure est induite par une valeur essentielle et commune à l’ensemble des boxeurs, le mérite. L’idée fondamentale est que le travail paie. Les athlètes incapables de supporter la rigueur de l’entrainement ne font donc pas long feu. En revanche, une fois passée les premières semaines, la salle devient une seconde famille. L’apprenti pugiliste s’intègre au sein d’une confrérie virile, dont chaque membre adhère aux valeurs de travail, de mérite, mais également de respect, à la fois des autres boxeurs, mais également des entraîneurs, qui organisent d’une main ferme le déroulement des entraînements.

Le boxeur complète son intégration à la salle en passant l’épreuve du sparring, un affrontement codifié entre deux boxeurs, pour leur permettre de progresser. La thématique du sparring a été largement décrite et mise en avant dans la littérature concernant la boxe. Wacquant traite du sparring pour démontrer le « caractère hautement codifié de la violence pugilistique ». Le choix du partenaire est essentiel. Il faut privilégier un certain équilibre de niveau entre les deux combattants, pour que l’exercice profite aux deux athlètes, et si l’un des boxeurs est meilleur que son adversaire, il doit le ménager. Le sparring est donc un espace de violence maîtrisé, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Norbert Elias et Eric Dunning, sur le sport dans le processus de civilisation. Le boxeur doit ici encore contrôler ses pulsions pour le bon déroulement de l’exercice.

Mais la salle de boxe n’est pas qu’une usine du corps. Elle constitue un moyen de résistance pour les populations les plus défavorisées à la violence du système. Les boxeurs viennent souvent des catégories les plus pauvres de la population. L’origine sociale des 62 boxeurs passés par le pôle France entre 2001 et 2006 le confirme. Chez eux, seulement 37% des pères et 42% des mères travaillent, et seul 31% d’entre eux ont des parents qui peuvent subvenir à leurs besoins, sans pour autant avoir des revenus élevés (Burlot, 2013).  Adhérer à une salle de boxe est donc perçu par les boxeurs comme résister à la violence d’un contexte social qu’ils n’ont pas choisi. La salle est un îlot de tranquillité, un espace ou le rapport social est facilité.

Néanmoins, il semble que la boxe s’ouvre progressivement à de nouvelles catégories sociales, plus aisées, qui voient dans la pratique du noble art un moyen de distinction dans leur vie quotidienne. Ce processus s’explique par la gentrification urbaine, les populations traditionnelles des salles ayant été remplacées par d’autres du fait d’une pression sur les prix de l’immobilier. Mais une autre hypothèse peut être formulée. On peut en effet constater le partage de certaines valeurs fondamentales à l’engagement dans une salle entre une bourgeoisie traditionnelle, à capital culturel, symbolique, et économique fort, et des classes plus laborieuses de la population, que nous appellerons prolétariat traditionnel, et qui se caractérisent par un capital économique faible ou moyen, mais une structure familiale solide, avec une autorité parentale forte. Il semble que les valeurs de mérite, de respect des hiérarchies, de courage et de solidarité soient communes à ces deux catégories. Ces valeurs communes et traditionnelles semblent transcender l’appartenance de classe dans le cadre de la pratique de la boxe. On peut supposer que l’acquisition de ces valeurs très tôt chez certaines populations va ensuite prédisposer à la pratique de la boxe.

La salle forme donc corps et esprits dans une mécanique rigoureuse et éreintante. Etre déjà porteur de certaines valeurs tendanciellement conservatrices semble donc être essentiel à la réussite dans le noble art.

 

Bibliographie

Beauchez, J., 2014. L’Empreinte du poing, Ecole Des Hautes Etudes En Sciences Sociales.
Burlot, F., 2013. L’Univers de la boxe anglaise, sociologie d’une discipline controversée,
Collection recherche de l’INSEP, Collection recherche de l’INSEP.
Elias, N., Dunning, E., 1986. Sport et civilisation, la violence maitrisée. Fayard.
Wacquant, L., 2000. Corps et âme, carnet ethnographique d’un apprenti boxeur, Agone.

Hugo Etchegoyhen

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