[DECRYPTAGE] La réforme de l’UEFA, vers un cloisonnement de la coupe d’Europe

UEFA - Patrice Colette

En fin de saison dernière, le championnat anglais est en fête, subjugué par l’exploit mémorable des foxes de Leicester, vainqueurs surprises du championnat. Bonne nouvelle pourrait-on penser vu de France, ou l’ou préfère toujours le petit au gros, le panache à la victoire, l’éternel second au vainqueur sérieux. Mais à Nyon, au siège de l’UEFA, le ressenti est tout autre. Deux colosses européens, Chelsea et Manchester United, seront absents de la prochaine ligue des champions, la faute à un championnat raté. Ces deux clubs sont des géants commerciaux, des marques mondialement connues, particulièrement appréciées des publics asiatiques et américains.  Conscients du manque à gagner que provoque ce genre d’imprévu sportif, l’UEFA, mise sous pression par l’association des grands clubs européens qui menaçait des créer une coupe d’Europe fermée doit agir. Et c’est ainsi que le 26 août dernier, la décision tombe.

A partir de la saison prochaine, les 4 grands championnats, à savoir l’Angleterre, L’Espagne, l’Allemagne et l’Italie, qualifieront automatiquement 4 équipes en ligue des champions. Fini donc les barrages dangereux du début du mois d’août pour les grosses écuries. En outre, l’indice UEFA qui détermine la hiérarchie entre les championnats sera calculé sur 10 ans au lieu de 5. Un moyen permettant d’étaler les risques d’échec sportif sur une plus longue période.

Une réforme favorisée par la crise de l’UEFA

Cette réforme marque une rupture avec l’ère Platini, qui dirigeait l’UEFA jusqu’à sa suspension en mai dernier. En effet, l’ancien numéro 10 des bleus avaient entrepris d’ouvrir les compétitions européennes au plus grand nombre de fédérations. On retrouvait donc des équipes modestes présentent au côté des grosses cylindrées en ligue des champions et Europa league. Mais cela posait problème aux grands clubs, qui trouvaient le montant des droits tv trop faibles, du fait d’un manque d’attractivité de certaines rencontres. Profitant d’une période de flottement à la tête de l’UEFA, les grands dirigeants de grandes équipes ont donc réussi leur coup, diminuer l’incidence du risque sportif sur les résultats financiers d’une équipe.

 

Des coupes d’Europe historiquement au cœur des enjeux économiques

Cette réforme s’inscrit dans une dynamique historique ancienne. La coupe d’Europe s’était d’ailleurs créée sur un double objectif, à la fois sportif, mais également économique. Dès 1927, la Mitropa Cup, une coupe regroupant les meilleures équipes d’Europe central avait vu le jour, pour permettre une augmentation des recettes des clubs européens. Paul Dietschy revient sur cet évènement dans son livre Histoire du football. Il cite un extrait du journal italien la Stampa, dans lequel il est expliqué que cette compétition permet de générer un revenu important pour les équipes italiennes engagées, la Juventus Turin et l’AS Roma. La coupe des clubs champions, l’ancêtre de la ligue des champions, sera ensuite crée en 1955 par le journal français l’Equipe sur une idée de Gabriel Hanot. Son objectif majeur n’est pas uniquement sportif. Cette compétition permet surtout au groupe de vendre son quotidien également en milieu de semaine. On retrouve ici la logique qui avait poussé Henri Desgranges à créer le tour de France au début du siècle, pour augmenter les ventes de son journal et ancêtre de l’Equipe, l’Auto. Pour les premières éditions de la coupe d’Europe, seuls les clubs champions de leurs championnats respectifs avaient le droit de participer à cette compétition. Mais Jacques Ferran, à l’époque journaliste à l’équipe, qui a donc accompagné le processus de création des coupes d’Europe, avait déjà, dans son livre de 1978, les coupes d’Europe, une vision claire de l’objectif économique de la coupe d’Europe des clubs champions et des conséquences structurelles que ceux-ci allaient occasionner sur l’organisation de la compétition. « Peut-être pourrait-on toutefois envisager que les deux premiers tours de la coupe d’Europe ne se déroulent pas par matches éliminatoire, (….)  mais par poules de 4. Ce système permettrait à chaque club participant de jouer au moins trois matchs, et de réaliser trois recettes sur son terrain ».  Or, en 1992, la phase de poule en ligue des champions fut adoptée, pour doper les recettes billetteries de clubs, et les droits tv. La coupe d’Europe a donc bien été pensée par ses acteurs comme un moyen de créer un évènement supplémentaire, permettant par la même occasion de générer des recettes supplémentaires pour les clubs et pour les médias. C’est cette logique que l’on retrouve dans la réforme actuelle. L’UEFA veut plus de spectacles, plus de grandes affiches, de grandes équipes, de grands joueurs. C’est pourquoi il est inconcevable pour l’instance européenne que des équipes comme Manchester United ou Chelsea soit absentent de la ligue des champions.

 

Vers une limitation toujours plus grande de l’aléa sportif

Aujourd’hui, les clubs ne sont plus seulement des équipes sportives. Ce sont des entreprises privées, contrôlées par des actionnaires, qui souhaitent un retour sur investissement, ou tout du moins limiter les pertes. C’est pourquoi l’imprévu sportif doit être limité. Il faut donc assurer une qualification facile pour la coupe d’Europe aux grandes écuries européennes, tout en leur garantissant de forts revenus, dans le but de créer une ligue quasi fermée, ou l’écart s’agrandirait presque mécaniquement d’année en année entre équipes qualifiées et équipe non-qualifiées en ligue des champions. En lien avec ce processus, on peut également noter la récente décision prise par le board de la FIFA, la fédération internationale de football, d’utiliser l’arbitrage vidéo. Sans s’arrêter au débat de savoir si cette réforme est bénéfique ou non au jeu, il est clair qu’elle s’inscrit dans cette dynamique de limitation du risque sportif pour les grands clubs. Le risque humain d’une faute d’arbitrage ne peut plus être toléré, chacune des décisions a trop de conséquences pour être prise par un homme seul. On constate donc que le football tend vers une américanisation de son modèle sportif, mais en oubliant une chose essentielle. Aux Etats Unis, les ligues sont certes fermées, mais il y a un rééquilibrage interne via le système de la draft, qui permet aux équipes mal classées de récupérer les meilleurs jeunes joueurs. Un salary-cap  limite également l’ultra domination de deux ou trois grands clubs. Or, la réforme de la ligue des champions va entrainer le renforcement d’une oligarchie de cinq ou six équipes luttant chaque année pour le titre, qui compteront toujours plus de fans à travers le monde, donc de plus gros contrats de sponsoring, et plus de revenus merchandising. Les clubs ayant loupés le train en route auront beaucoup de mal à le rattraper. Un gouffre va se créer entre l’oligarchie du football européen et les autres équipes. La ligue ne sera pas fermée dans les textes mais le sera dans les faits.

 

Un football toujours plus international et marchand

Or, on en arrive donc à la question matrice, au cœur de ce débat. Quel football souhaitons-nous ? Aujourd’hui, notre sport est dans une logique de mondialisation intense, de développement aux quatre coins du globe. On regarde le foot en Chine, en Europe, au Japon, en Amérique, en Indes. On assiste à une vague sans précédent de promotion du spectacle sportif, à travers la télévision, mais également le jeu vidéo qui prend de plus en plus d’ampleur, ou encore les vidéos sur les réseaux sociaux. Le football est omniprésent. Mais quel foot ? Ce n’est certes plus le football que connaissaient nos grands-parents et nos parents. Aujourd’hui, les performances sportives d’un joueur ne sont plus les uniques préoccupations d’un club. Son image, sa capacité à faire vendre sont presque aussi importantes, en témoigne le transfert de Pogba à Manchester United. Le football, comme tous les autres sports majeurs, s’est parfaitement intégré au capitalisme, en épousant tous   les codes et façades. En creusant les écarts entre les différents clubs, la surprise sportive, qui est à la base de la popularité du football sera de plus en plus rare. Les Leicester ou Montpellier d’hier ne connaitront peut-être pas de descendance.

 

Mais un imaginaire footballistique propre à chacun  

Néanmoins, il ne faut pas tomber dans un constat totalement alarmiste. Le football est toujours ce sport qui nous a fait nous lever devant un but ou nous prendre la tête à deux mains après une défaite. Au final, ce n’est pas tant le foot qui a changé, c’est son cadre. C’est notre manière de voir le foot qui nous fait apprécier ce sport. On se construit une culture, une affection pour certains joueurs, une aversion pour d’autres. On suit son équipe, on va au stade, on rencontre de nouvelles personnes. On se crée une imaginaire footballistique plus ou moins partagé. Au final, on peut prendre conscience de la réalité de l’univers du football actuel, tout en continuant de rêver. Parce que le foot, c’est pour certains une tête de Zidane un soir de juillet 1998. Ou bien une main de dieu. Ou un autre coup de tête. Mais au final, pour tous ses adorateurs, pour tous ses supporters passionnés, le foot, c’est une émotion, une image, un geste, qui reste à jamais gravé dans les mémoires.

 

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