Michaël Jérémiasz : « Les médias doivent sortir de leur zone de confort ! »

Les 12 athlètes et 3 guides de la délégation française à PyeongChang. Crédits photo : G. Picoud

Michaël Jérémiasz, quadruple médaillé paralympique, numéro 1 mondial de tennis, a suivi avec attention le parcours de la délégation tricolore à Pyeongchang. En cette journée de clôture, celui qui était le porte-drapeau de l’Equipe de France à Rio en 2016 nous livre sans langue de bois son sentiment quant à la place réservée aux compétitions handisports dans les médias.

Le porte-drapeau de la délégation paralympique, le joueur de tennis en fauteuil, Michaël Jérémiasz, le 19 juillet 2016 à Paris. Crédits photo : J.DEMARTHON / AFP

À l’heure où on se parle, on ajoute deux médailles supplémentaires au palmarès de la France. Un total de 20 médailles pour ces Jeux. La France se classe quatrième et bat son record de médailles grâce à des performances remarquables de nos athlètes. Que pensez-vous du traitement fait par les médias des Jeux Paralympiques ?

Il y a effectivement un très bon dispositif mis en place depuis les Jeux de Rio par le service des sports de France Télévisions qui faisait 100 heures de direct, qui a fait ça à Rio et à Pyeongchang. Des journalistes que je connais très bien, qui sont passionnés et qui sont fans des choses qu’ils montrent au grand public. Pour eux, je pense que ça va au-delà de leur plaisir d’être commentateurs. Il y a une vraie notion d’engagement. Ça, il faut évidemment l’encourager. Mais il ne faut pas qu’ils se reposent sur leurs lauriers. C’est très bien, mais ça peut toujours être mieux. Par contre, il y a un déficit sur le traitement par rapport aux Jeux Olympiques. C’est-à- dire, où on en est par rapport aux autres médias, aux autres rédactions, à la presse spécialisée ? L’Équipe a fait aucune couverture sur les Jeux Paralympiques. On verra si demain, pour la cérémonie de clôture, ils font une première page. Vous imaginez, 15 athlètes, 20 médailles dont 8 d’or contre 108 athlètes aux Jeux Olympiques et 16 médailles rapportées. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour réduire le fossé qui existe encore aujourd’hui. On est pas pour une égalité parfaite dans le traitement médiatique mais au moins de quelque chose qui s’en rapproche.

Est-ce que vous trouvez qu’il y a tout de même un progrès par rapport à Sotchi en 2014 ?

Ah oui bien sûr ! À Sotchi il y avait 60 heures de direct sur France 4, là il y a 100 heures sur France 2, France 3, France 4. On est évidemment sur une très belle évolution. Moi quand j’ai commencé à Athènes en 2004 on avait 15 minutes de résumé en différé sur France 3.

Quelles mentalités faut-il changer ? Les journalistes sportifs ?

Non c’est un travail collectif. C’est d’abord dans un premier temps la responsabilité de l’État et du gouvernement qui sont en capacité de permettre à chaque citoyen de vivre égaux en droit. Même avec la déclaration des droits de l’homme, nous n’avons pas les mêmes droits quand on est handicapés. Les gouvernements successifs n’y arrivent pas. C’est beaucoup trop long, trop lent en terme de traitement d’égalité, dans tous les secteurs (santé, logement, culture, sports, sexualité) et c’est quand même la première responsabilité d’un État comme le nôtre de faire respecter nos droits. Mais c’est aussi une responsabilité collective car on ne doit pas tout attendre de nos gouvernements. Il y a aussi les médias, les associations, les entreprises, les collectivités. Chaque citoyen dans son environnement a une responsabilité de savoir intégrer toute personne, peu importe sa condition, ses origines, son genre. Il faut apprendre à vivre ensemble. Et on se rend compte qu’en 2018, en France, il y a encore du boulot.

Est-ce que de manière générale, le football ne prend pas une place trop importante dans le traitement médiatique du sport ?

C’est un choix. On peut très bien parler de foot, en laissant de la place à autre chose. Simplement produisons plus d’heures de transmission. Si par contre on est limité, qu’on a que quelques heures par jours et qu’on en accorde 90% au foot effectivement, ce n’est pas juste… Hier encore j’ai vu un article dans L’Équipe.fr sur le choix de la nouvelle coupe de cheveux de Neymar… Vu qu’on peut pas avoir 50 articles par jour et qu’il y a les Jeux Paralympiques, on ne peut pas se dire, tiens cet article on le fait pas. Si le reste de l’année, ça amuse des imbéciles qui sont fans de Neymar et de sa coupe de cheveux et quand est-ce qu’il va aux toilettes, très bien. Il faut de tout pour faire un monde. Mais il y a dix ans est-ce qu’on aurait parier que, sur L’Équipe 21 ils retransmettraient toute l’année des Championnats du monde de Biathlon, du Curling et du Lancé de fléchettes sur Eurosport et que ça fonctionne ? C’est aussi un travail des journalistes, des jeunes, un travail d’éducation, un travail d’ouverture. Il faut créer susciter, de l’intérêt chez le téléspectateur. Offrez leur ce spectacle. Vous serez pas déçu.

L’équipe féminine de Rugby vient de réaliser son Grand Chelem, les hommes eux ont perdu le match d’hier face au Pays de Galles. Encore une fois le traitement médiatique n’a pas été au rendez-vous pour les femmes, malgré leur victoire au tournoi des 6 Nations. Si c’était les hommes le sujet aurait été sans se poser de questions à l’ouverture des JT.

Exactement, le combat que doit mener le sport féminin est le même que celui du sport paralympique. Aujourd’hui, vous n’êtes pas mieux loties que nous. C’est un réel combat à mener. Je serais directeur de rédaction aujourd’hui, journal de 13h ou de 20h, moi je ferais une ouverture là-dessus. En plus, de quoi on parle ? Qu’est-ce qu’on essaye de montrer ? Derrière des nouvelles extrêmement dures, extrêmement tristes qui décrivent la réalité dans le monde dans lequel on vit mais justement on a besoin de ça, c’est fédérateur. Il faut commencer par quelque chose de positif, dont on est fier, qui rend heureux et qui fait du bien à tout le monde. Trois minutes, quatre minutes pas un quart d’heure, de belles images, de beaux résumés, la fierté et y’a personne qui zappe, ensuite vous déroulez mais commencez par ça. C’est une évidence et ça fonctionne. Je trouve ça fou qu’ils ne le fassent pas, je me demande même s’il y a pas un problème d’incompétence.

Est-ce qu’il ne faudrait pas inculquer cette notion de responsabilité collective aux directeurs, responsables de publication et d’édition ?

Si, moi j’ai prévu de le faire pour un événement que j’organise où je rencontre tous les directeurs de rédactions pour les convaincre. Ils ont besoin de sortir de leur zone de confort. Sortez de vos
tours avec vos satellites et allez dans la rue, allez parler aux gens, allez leur demander ce qu’ils veulent voir et ce qu’ils veulent entendre. Il n’y a pas que des gens qui achètent L’Équipe et qui
aiment le foot.

Vous dites que vous allez réunir les directeurs de rédaction ?

En fait, j’organise un tournoi de tennis en fauteuil avec les plus grands joueurs paralympiques de tennis, pour la deuxième année. L’objectif c’est que j’arrive moi à le médiatiser, pas uniquement
avec un petit résumé ou des petits reportages mais avec du direct et ça n’a jamais été fait. Donc je vais rencontrer les différents rédacteurs en chef pour les convaincre.

Quelles vont être vos recommandations ?

Leur expliquer, leur montrer la réalité, ce qu’on va leur montrer, comment ça fonctionne. Sur un terrain de tennis vous pouvez montrer des images du sport mais aussi du grand public qui vient
se passionner pour ça, des changements de regards. Un événement sportif c’est un moment de partage, un moment inclusif, c’est pédagogique, c’est universel. Et ça, c’est bien plus utile qu’un
tournoi où on va juste taper dans une balle ou un ballon. C’est ça qu’on va essayer de montrer.

Les JO de Paris en 2024, est-ce qu’ils peuvent marquer un tournant ?

Ils doivent. Moi je m’y suis engagé et si on n’y arrivait pas ce serait un échec collectif. Juste organiser les jeux avec des gens qui viennent et plein de belles images, on sait faire, tout le monde sait le faire. Il faut en faire quelque chose d’utile, faisons notre travail, nos preuves.

Crédits photo : Jean-Paul Pelissier, AFP

Propos recueillis par Alexandra Thery

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