Offensive turque au Rojava : quand joueurs et tribunes s’expriment

Recep Tayyip Erdogan, Président de la République de Turquie depuis 2014

Une fois de plus, la politique s’invite dans le football. Joueurs et supporters ne se privent pas d’afficher leur approbation vis-à-vis de l’offensive turque dans le nord de la Syrie ou, au contraire, leur soutien aux Kurdes. Depuis début de l’intervention militaire, des messages revendicatifs fleurissent dans les stades.

Lundi 14 octobre 2019, c’est un drôle de match qui se déroule au Stade de France. La France et la Turquie se disputent la première place du groupe H des éliminatoires de l’Euro 2020. Si la rencontre était attendue sportivement, c’est davantage le contexte politique tendu marqué par l’offensive turque au Rojava, que l’on retiendra de ce match. Les stades sont plus que jamais des lieux d’expression populaire.

Le Stade de France, théâtre de revendications

Cinq jours avant la rencontre, le 9 octobre, Recep Tayyip Erdogan profite du retrait des troupes américaines en Syrie pour lancer une offensive au Rojava (région autonome depuis 2013, située au nord de la Syrie et dans laquelle vivent plusieurs milliers de Kurdes). Malgré la condamnation de l’attaque par la communauté internationale dont la France, le match s’est déroulé sans incident.

Pendant l’hymne et pour célébrer leur but, les joueurs turcs ont réalisé des saluts militaires. Le 11 octobre contre l’Albanie, ils avaient déjà réalisé ce geste sybolique en soutien de l’offensive menée en Syrie. Du coté des tribunes, des chants militaristes fusent pendant tout le match. On pouvait entendre en turc « Les plus grands militaires, ce sont nos militaires » ou encore « Les martyrs ne meurent pas, la patrie ne se divise pas ». A la 86ème minute, une banderole est déployée par des supporters français face à la tribune visiteur. Il y est inscrit en lettres rouges sur fond blanc « Arrêtez de massacrer les Kurdes ». Ce déploiement a provoqué quelques débordements mineurs en tribune. Dans une autre travée, des membres du Ménilmontant FC 1871 ont brandit des drapeaux du Rojava avec une comme message « Defend Rojava », pour afficher leur rejet de ce qu’ils considèrent être une « guerre ignoble ».

Alors qu’une enquête a été ouverte par l’UEFA pour un potentiel manquement à l’article 16.2 de son règlement disciplinaire 2019 selon lequel « Les associations membres sont responsables […] de tout message provocateur de nature politique », le geste a été salué par le ministre turc des sports.

« Les turcs et les kurdes sont frères, ceux qui nous divisent sont des traîtres »

Pendant le match de championnat turc opposant le Galatasaray au Sivasspor le 18 octobre, les supporters stambouliotes du groupe ultrAslan déroulent une banderole sur laquelle on peut lire en turc « Les turcs et les kurdes sont frères, ceux qui nous divisent sont des traîtres ».

A quelques minutes d’intervalle, une banderole de ces mêmes supporters affirme le soutien du groupe à l’armée turque qui serait « presque victorieuse ».

Depuis le début de l’offensive, les messages de soutien aux Kurdes se multiplient, principalement dans des tribunes se revendiquant
antifascistes. En Grèce le week-end dernier, un drapeau du PKK, le « Parti des travailleurs du Kurdistan » ornait la tribune animée par l’Original 21, un groupe de supporters de l’AEK Athènes. Le PKK est une organisation armée, considérée par la Turquie et l’UE entre autres, comme terroriste. Les ultras du club athénien Panetolikos FC affirment supporter « le Rojava face à l’Etat fasciste turc ».

En Allemagne, les messages s’observent notamment dans les tribunes du Sankt Pauli et du Werder Brême.

Dans l’hexagone, les membres du très engagé Ménilmontant FC 1871 manifestent leur soutien aux Kurdes par de multiples actions. Des messages ont également été observés en Italie (Brigada DAX FC, Polisportiva Gagarin Teramo) et en Angleterre (Brigada Ultra Clapton).

Les stades ont toujours été un exutoire

Né dans les années 1960 en Italie, le mouvement ultra s’est construit sur des bases prolétariennes, en cultivant une volonté d’indépendance vis-à-vis de toutes institutions. Ces mouvements utilisent les tribunes et leur médiatisation comme caisse de résonnance pour s’exprimer. Le championnat algérien est un exemple récent et marquant de ce phénomène.

L’année 2019 a été marquée par la mobilisation du peuple algérien contre le régime. Avant de s’exprimer dans la rue, la jeunesse exprimait ses revendications dans les stades, lors des rencontres de football. La casa del Mouradia, un des hymnes de la contestation vient des tribunes de supporters de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA). Les chants dénonçant la corruption, les inégalités, l’exercice du pouvoir de Bouteflika ou les travers du système judiciaire raisonnent depuis plusieurs années dans les stades du pays, là où raisonnaient jadis des chants anticolonialistes.

Les revendications ne cessent d’évoluer au fil des groupes et des époques. Plus que jamais les stades sont une agora où les paroles se libèrent.

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