Quand football rime avec indépendance

Le Kosovo est en passe de se qualifier pour l’Euro 2020 (photo MaxPPP)

Troisième de son groupe de qualifications (à un point de la République Tchèque, virtuellement qualifiée) pour l’Euro 2020 mais surtout en très bonne posture dans la Ligue des Nations, le Kosovo pourrait participer à sa première compétition majeure l’été prochain. Situation paradoxale pour un pays dont l’indépendance n’est pas reconnue par l’Organisation des Nations Unies. Le football est donc le moteur de l’indépendance et de la reconnaissance, comme il a pu l’être de nombreuses fois par le passé à travers le monde.

«Je trouve que le foot c’est intéressant, dans la mesure où ça ressemble à une fable qui permet de comprendre des choses ou d’interroger le monde contemporain», confie Pierre Rondeau, économiste du sport, professeur à la Sports Mana­gement School. Ainsi, un parallèle peut être fait entre l’histoire d’un club ou d’une équipe nationale et l’histoire d’une région, d’une ville ou d’un pays.Ce club ou cette équipe nationale peuvent être plus que des équipes de football tant elles rassemblent de personnes autour d’eux et diffusent une idée forte. Ainsi, des combats pour l’indépendance sont menés grâce à l’aura d’une équipe de football et de son pouvoir rassembleur.  

Le Celtic, lien éternel entre catholiques écossais et irlandais

En Ecosse et plus particulièrement à Glasgow, en 1888, des immigrants irlandais décident de fonder un club de football et de lui donner le nom de « Celtic » pour affirmer le lien entre les communautés celtiques écossaises et irlandaises. C’est donc logiquement qu’un an plus tard, sur le maillot uni blanc utilisé par le club jusque là sont ajoutées des bandes vertes. Les couleurs de l’Irlande apparaissent donc désormais sur le maillot du Celtic Glasgow. Les emblèmes du pays (harpe, croix celtique et trèfle) deviennent également ceux du club et le nom donné aux joueurs du club est « the Bhoys ». Le terme anglais « boys » se voit ajouter un « h » pour coller à la prononciation irlandaise du mot. Alors, quand le combat pour l’indépendance commence, le Celtic prend évidemment partie intégrante de celui-ci. Du début de la guerre d’indépendance en 1919 jusqu’à la proclamation de la République en 1949, le club défie les Rangers, aux couleurs britanniques (bleu,blanc,rouge), en arborant fièrement ses couleurs vertes et blanches. Les supporters du Celtic sont même les premiers à exhiber dans leur stade la bannière orange, verte et blanche que l’on connaît aujourd’hui comme le drapeau irlandais. Bill Murray, dans le numéro 103 des Actes de la recherche en sciences sociales consacré aux Enjeux du football, résume clairement la situation. « Le dévouement du Celtic et de ses supporters à la cause générale d’une Irlande libre fait intégralement partie de l’histoire du club. »


Britanniques contre Irlandais, les supporters des Rangers et du Celtic se défient lors du Old Firm (photo David Moir, Reuters)

Créer une identité forte par le football pour rassembler le peuple

Le football est un moyen fantastique pour rassembler des personnes, un peuple autour d’une cause commune (l’équipe nationale) pour ainsi créer une identité forte et commune. Ainsi, en Afrique, au Nigéria, Nnamdi Azikiwe crée le Zic Athletic Club en 1938 avec pour objectif de rallier le peuple derrière cette équipe. C’est rapidement le cas avec des victoires face à des clubs européens dans la War Memorial Cup. Populaire, le club fait également des tournées dans le pays. Ces matchs à travers le Nigéria sont des sortes de meeting pour Nnamdi Azikiwe qui prêche la bonne parole concernant l’indépendance du pays. Il devient un leader de cette cause. En 1951, une rencontre, organisée annuellement par la suite,entre le Nigéria et la Côte de l’Or (Ghana actuel) permet au peuple de s’identifier d’autant plus aux représentants de leur (futur) pays. La fierté et le soutien populaires sont immenses autour de cette équipe. Le Nigéria devient finalement indépendant en octobre 1960 et son premier Président n’est autre que Nnamdi Azikiwe, qui décide d’organiser des rencontres de football pour célébrer cette journée historique.

Toujours en Afrique et toujours avec pour objectif de créer une identité forte et commune, l’Algérie a aussi utilisé le football pour arriver à ses fins indépendantistes. « L’ équipe de la liberté », le « onze de l’indépendance » est créé en avril 1958 alors que la guerre d’Algérie fait rage. Cette équipe est majoritairement composée de joueurs de ligue 1, qui quittent donc leur club et leur statut pour soutenir la cause de l’indépendance. Parmi ses joueurs, on retrouve notamment Rachid Mekhloufi, légende de l’AS Saint-Etienne. Cette équipe est un outil propagande pour le Front de Libération Nationale (FLN, parti politique créé en 1954, le plus actif pour les actions indépendantistes). L’objectif est de promouvoir la cause algérienne à travers le monde mais surtout de créer une « identité nationale », comme le rapporte le communiqué du FLN au moment de la création de cette équipe. Alors que la FIFA, à cause de pressions françaises, menace sanctions les équipes qui affrontent cette sélection non reconnue, l’équipe de la liberté dispute 80 matchs à travers le monde en quatre ans… jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962. Cette sélection laisse place à la sélection algérienne telle qu’elle existe encore aujourd’hui.


En bleu plus clair, les pays dans lesquels l’équipe de la Liberté a disputé des matchs

Quelques années plus tard, en juillet 1971, l’équipe du Pakistan oriental dispute aussi des rencontres pour rassembler le peuple et rendre fier celui-ci. Lors d’un match contre la région indienne Bengale occidental, le capitaine de cette équipe pakistanaise rentre sur le terrain avec un drapeau du Bangladesh et le dépose à côté de celui de l’Inde. C’est un acte symbolique puisque c’est la première fois que ce drapeau est dévoilé à l’étranger. Les joueurs de cette équipe deviennent le symbole de la rébellion dans ce Pakistan coupé en deux. Depuis 1947, l’Inde sépare les deux parties du Pakistan et la partie orientale, donc, souhaite devenir indépendante ne se reconnaissant pas dans la culture des occidentaux. 


Division du Pakistan en deux parties entre 1947 et 1971, le Pakistan Oriental est l’actuel Bangladesh

Le 25 mars 1971, trois millions civils ont été tués et dix millions ont été poussés à l’exil en Inde. L’équipe de football est ainsi ambassadrice de la révolution indépendantiste et cette divulgation du drapeau en est une preuve. Une tournée de matchs est organisée en Inde pour récupérer des fonds pour l’Armée de Libération. Seize matchs (12 victoires, 1 nul, 3 défaites) seront disputés en six mois, jusqu’en décembre 1971 et l’indépendance du Bangladesh. A leur arrivée au pays, les joueurs seront accueillis en héros, en libérateurs.

« INDEPENDENCIA » scandent les socios du Barça au Camp Nou


Les drapeaux catalans sont de sortie au Camp Nou (photo Josep Lago, AFP)

Après ce tour du monde, retour en Europe pour cette fois une lutte qui n’est pas achevée, celle du FC Barcelone. D’abord, la croix rouge, présente sur l’écusson du Barça, est l’emblème de Sant Jordi, le Saint Patron de la Catalogne. Elle y est accompagnée des rayures catalanes (rouges et jaunes) et des rayures du FC Barcelone (bleus et rouges). Premier symbole d’un club marqué (fortement) par l’identité catalane. Ces dernières années, cette identité a pris une place croissante. A chaque match au Camp Nou et dans les deux mi-temps, à 17 minutes 14 secondes, des cris se font entendre. Durant tout le match c’est le cas, mais ici ces cris sont spéciaux : « INDEPENDENCIA ». Ce mot résonne dans l’enceinte pendant une minute. Pourquoi à ce moment là ? La référence est simple, 1714. Cette année correspond à la chute de Barcelone face aux troupes de Philippe IV d’Espagne, à la chute de la Catalogne. Un message clair donc, que la devise du Barça, « més que un club » met en évidence. Créée en 1968, cette formule, qui signifie en français « plus qu’un club », dénote du rôle du FC Barcelone d’être bien plus qu’un club de football, sinon un vecteur de l’identité catalane. L’hymne du club « Cant del Barça » (écrit en 1974) participe également à la promouvoir. 

Le Barça et le Camp Nou participent donc à exprimer la volonté d’indépendance des Catalans. Celle-ci s’est également exprimée lors d’un référendum sur l’indépendance le 1e octobre 2017 (refusé par Madrid le 27 octobre) ou lors des manifestations de la Diada lors de la journée de la  fête de la Catalogne les 11 septembre 2018 et 2019.

Le football, outil de soft power

Désormais et pour finir, revenons au Kosovo. Le pays a proclamé son indépendance le 17 février 2008 mais n’est pas reconnu par l’ONU. En revanche, il est reconnu par le CIO, ce qui lui a permis de participer aux Jeux olympiques de Rio en 2016 et est affilié à la FIFA et l’UEFA depuis 2016. Le siège social de la fédération kosovare de football se trouve à Pristina (capitale du pays), son stade également. Avant son affiliation aux deux instances, la situation du Kosovo a longtemps été compliquée. De 1993 (éclatement de la Yougoslavie) à 2008, le Kosovo ne peut jouer que des matchs amicaux mais n’en dispute que très peu (six matchs). Après avoir proclamé son indépendance, la situation se tend et le pays joue un seul match contre un pays en six ans (contre l’Albanie en 2010). Le Kosovo joue néanmoins des rencontres amicales contre des clubs. Depuis 2014, la situation s’améliore quelque peu et les Kosovares jouent six matchs en deux ans. Ces rencontres doivent se jouer avec l’accord de la Serbie. Les drapeaux du Kosovo ne doivent pas être visibles dans le stade et l’hymne ne peut être joué avant le match, ni entendu pendant. Finalement, à partir de 2016, tout devient plus simple. Le Kosovo joue son premier match officiel dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde contre l’Albanie, tout un symbole puisque de nombreux joueurs de la sélection (Shaqiri et Xhaka notamment) pourraient jouer pour le Kosovo. Ces premiers éliminatoires sont mitigés, en revanche le seconde est bien plus réussi. Les qualifications pour l’Euro 2020 se déroulent de belle manière avec deux victoires (dont une probante contre la République Tchèque), deux matchs nuls et une défaite (en Angleterre 5-3). Il reste 3 matchs aux coéquipiers de Zeneli (attaquant de Reims) pour se qualifier,eux qui sont actuellement troisièmes à un point des Tchèques et de la qualification. Néanmoins, même en cas d’échec par les éliminatoires, le Kosovo aura toujours sa chance grâce à ses performances en Ligue des Nations. La première place du groupe en ligue 4 offre déjà un accès en ligue 3 et pourrait également permettre aux kosovares de disputer un barrage pour participer à l’Euro. Tout ce chemin parcouru par l’équipe de football du Kosovo offre une reconnaissance symbolique et participe au soft power du Kosovo. Auparavant fiers des pays voisins comme l’Albanie ou la Serbie, les Kosovares commencent à suivre les exploits de leur pays, à s’identifier à leur Nation. Leur équipe de football leur apporte fierté et prestige. Cette « stratégie de contournement » (action politique sans en être une) a pour but d’habituer le reste du monde au Kosovo, en espérant peu à peu, être pleinement reconnu.

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