Pourquoi ne retrouve-t-on que des sprinters noirs en finale du 100 mètres aux Jeux Olympiques ?

Les sprinters noirs
L'explosivité des 8 sprinters noirs finalistes du 100m des JO 2012 de Londres - AFP (c)

Depuis 1980 et les Jeux Olympiques de Moscou, toutes les places en finale du 100 mètres ont été monopolisées par des sprinters noirs, plus précisément d’ascendances récentes ouest-africaines, quelles que soient leurs nationalités. Ces athlètes semblent être spéciaux, mieux prédisposés à la course que les autres. Lorsque l’on a affaire à ce genre de problèmes, c’est-à-dire de déterminer les causes d’une prédisposition visible d’un groupe d’individus dans une certaine activité, se proposent souvent deux grandes catégories de facteurs qui s’entremêlent, les prédispositions génétiques des individus, et le possible épanouissement de ces prédispositions dans un environnement donné. Dans le cas proposé, il apparaît évident qu’on ne peut faire abstraction de l’une de ces explications, contrairement à ce que pourraient penser certains chercheurs en sciences sociales, qui mettent uniquement l’accent sur les facteurs sociaux et culturels, en omettant ou en balayant d’un revers de main toutes explications par des prédispositions au niveau génétique. En effet, ce débat est épineux, et passionné. Il est difficile pour les chercheurs de faire leur travail convenablement, tant l’atmosphère qui entoure ce genre de recherches est pesante, l’ombre des erreurs passées à propos des races humaines et du darwinisme social n’étant jamais loin. Pourtant, il est du devoir de la science de tenter de percer ce mystère. Trouver des différences entre les populations n’implique bien entendu pas admettre l’existence de différentes races, encore moins aller dans le sens du racisme. N’en déplaise à un ancien Premier ministre socialiste français, expliquer n’est pas justifier. Les fantastiques résultats des sprinteurs originaires d’Afrique de l’Ouest peuvent donc s’expliquer à la fois par des prédispositions génétiques, mais qui doivent pouvoir se réaliser dans un environnement adéquat.

 

Une domination dans les disciplines de vitesse et de puissance

La domination des sprinteurs d’ascendances récentes ouest africaine est aujourd’hui si évidente dans les disciplines qui nécessitent de l’explosivité, qu’il est difficile le nier le fait qu’il n’y ait aucunes prédispositions génétiques chez ces populations. Les athlètes noirs ont eu du mal à accéder aux disciplines sportives aux Etats Unis, écartés souvent pas les préjugés raciaux de l’époque. Mais dès leur arrivée, bien qu’étant extrêmement minoritaires, ils ont immédiatement commencés à dominer leurs disciplines respectives. On peut notamment penser à Jesse Owens, le sprinteur afro-américain vainqueur de 4 médailles d’or aux jeux olympiques de Berlin en 1936, ou encore à Marshall Taylor, qui a dominé le cyclisme sur piste au début du 20ème siècle. L’environnement socio-économique de ces athlètes a bien entendu joué un rôle. Peut-être avaient-ils plus de volonté, plus de motivations au niveau économique. Mais expliquer la surreprésentation de ces athlètes dans les disciplines explosives uniquement par ces facteurs semble compliqué. Les sciences de la nature ont commencé à s’intéresser à ce phénomène. Et des recherches sérieuses tendent à montrer que les populations d’ascendances récentes ouest-africaine présentent des prédispositions au sprint. Dans son livre, Le gène du sport, David Epstein, un journaliste spécialisé dans les sujets mêlant le sport et les sciences, présente longuement diverses hypothèses qui pourraient expliquer la domination de ces sprinteurs.

Une plus grande diversité génétique chez les populations africaines ou d’ascendances récentes africaines

Kenneth Kidd est un généticien américain. Il a montré que toute la population mondiale vient d’Afrique. A l’origine, il y a 90 000 ans, tous les hommes vivaient en Afrique, les autres peuplades se sont créées ensuite à partir de petits groupes de populations, ce qui restreint par conséquent la diversité génétique de ces groupes. En effet, on a remarqué que plus l’on s’éloigne de l’Afrique, plus la diversité génétique des populations décroit. Par conséquent, les populations africaines sont les plus diversifiés à ce niveau-là. On peut donc s’attendre à ce que les meilleurs et les pires dans une activité qui fait appel à certains gènes soient africains ou de récentes ascendances africaines. Kidd pense que certaines personnes africaines ou d’origines africaines ont un avantage génétique. Mais il ne présuppose pas qu’il s’agit de différences moyennes entre les populations. C’est-à-dire que, selon sa théorie, il est normal que les athlètes africains ou d’origine africaine soient surreprésentés en sprint, car les caractéristiques génétiques qui permettent une bonne performance dans cette discipline seront plus présentes au sein de cette population, au vu de sa diversité génétique.

Un gène du sprinter ?

Autre explication essentielle dans la compréhension de la supériorité des athlètes ouest africains en sprint, le gène ACTN3. Il semble y avoir une corrélation entre le fait d’être rapide, et de posséder la variante RR du gène ACTN3. Ce gène a un impact encore flou sur les fibres musculaires à contraction rapide, qui sont essentielles dans le cadre de la course de vitesse. Mais il semble être un des facteurs de la performance en sprint. Il demeure néanmoins évident que de nombreux autres gènes, et leurs interactions, sont essentiels pour comprendre la vitesse d’un individu. On peut uniquement affirmer que les individus possédant la version XX de ce gène (version la moins favorable pour l’explosivité) ne courront sans doute jamais le 100 mètres aux jeux olympiques. Mais on a remarqué que la version RR de ce gène qui semble prédisposer à la course est bien plus présente chez les Africains que chez les autres populations. On peut donc penser que très peu d’africains seront donc exclus d’office des disciplines de vitesse.

Le gène responsable des fibres musculaires durcies
L’ATCN3 est-il un gène du sprint ?

Le cas Jamaïcain, ou la sélection des esclaves les plus performants

La question la plus étonnante lorsque l’on s’intéresse au sujet des performances au sprint, porte sur une île des caraïbes comprenant un peu plus de 2.5 millions d’habitants, la Jamaïque. Le généticien Yannis Pitsalidis a cherché à comprendre les causes de la vitesse des sprinteurs jamaïcains (qui sont génétiquement similaires aux afro américains et aux ouest-africains) . Une légende locale affirme que ce sont les guerriers jamaïcains qui sont à l’origine de la performance au sprint. Apparemment, les esclaves les plus féroces étaient emmenés au nord-ouest de la Jamaïque, région de provenance des meilleurs sprinteurs du pays (Bolt ou Campbell-Brown), car cette région était cernée par les falaises, ce qui rendait toute tentative de fuite impossible. Certains esclaves, les plus intrépides, réussirent à s’échapper et se réfugièrent dans les montagnes alentours, ils fondèrent la communauté des Marrons. Les britanniques ont ensuite pris le contrôle de l’île, et ont importé de nombreux esclaves en provenance de tribus guerrières de la côte d’or. Encore une fois, certains de ces esclaves (on peut supposer les plus valeureux et forts physiquement) réussissaient à fuir et rejoignaient les communautés alentours. Les Marrons étaient dépeints par les officiers britanniques comme de redoutables soldats. On peut donc considérer que ce processus a permis la sélection des esclaves les plus athlétiques. Mais cette théorie n’est pas particulièrement appuyée par les faits. En observant le génome des descendants de Marrons, on remarque que rien ne les différencie vraiment du reste de la population jamaïcaine, et du reste des Africains de l’ouest. Ce que l’on a pu constater en revanche, c’est que la population jamaïcaine est très diverse génétiquement, à part au niveau du gène ACTN3. En effet, presque tous les habitants de l’île en possèdent la bonne copie.

Une culture du sprint

Mais il est important d’expliquer les performances extraordinaires des sprinteurs jamaïcains par la culture de la course de vitesse qui règne sur l’île. En réalité, il s’agit plus d’une passion pour la formation des jeunes sprinteurs, que d’une passion pour les sprinteurs professionnels. Chaque année se déroulent les « Champs », une compétition d’Athlétisme dans laquelle s’affrontent les différents lycées jamaïcains. C’est l’un des événements sportifs majeur de l’île. En Jamaïque, tous les jeunes courent. Les plus performants sont ensuite repérés par les entraîneurs, et ont l’occasion de s’illustrer sur des courses importantes comme les Champs. La clé de la réussite, c’est que les jeunes sprinteurs jamaïcains font de l’athlétisme, alors qu’ils feraient du football américain aux Etats Unis, ou du soccer en Europe. On remarque bien dans ce cas de figure précis que les prédispositions génétiques des athlètes se superposent parfaitement à l’aspect social engendré par le sport roi en Jamaïque.

Le stade Jamaïcain en ébullition aux Champs
Les Champs suscitent un engouement particulier en Jamaïque, proche de celui du Foot au Brésil ou au Football Américain aux Etats-Unis… (www.loopgrenada.com)

L’adaptation évolutionnaire au paludisme pour expliquer cette domination

Après avoir présenté ces divers éléments, on est amené à penser que les athlètes d’ascendance récente d’Afrique de l’ouest ont certes des prédispositions, mais qu’en revanche, il n’est pas impossible pour un non-ouest africain de se qualifier pour la finale de jeux olympiques. Mais ce n’est pas l’avis des chercheurs Errol Morisson et Patrcik Cooper. Leur théorie est la suivante : le paludisme (qui était une maladie très fréquente en Afrique de l’ouest) mène à des altérations génétiques et métaboliques spécifiques avantageuses pour le sprint. Cooper montre qu’à partir du moment où les athlètes noirs sont autorisés à participer aux compétitions sportives de vitesse et de puissance, ils se mettent à dominer. Cooper explique ceci par le fait que les sprinteurs ouest-africains ont plus tendances à avoir un taux d’hémoglobine bas. Une étude portant sur les athlètes olympiques de Mexico montra que ceux-ci exprimaient le trait drépanocytaire (qui rend les globules rouges plus fragiles), ce qui est nuisible pour le corps lors de l’effort, et ce qui est donc mauvais pour les efforts de longues distances, mais pas nécessairement pour les sprints. Cooper pense que ce taux d’hémoglobine bas est une adaptation évolutionnaire au paludisme, qui sévit le long de la côte ouest africaine. Il pense qu’il existe un mécanisme compensatoire. Comme ces individus ont un taux d’hémoglobine bas, alors ils produisent plus de fibres musculaires à contraction rapide. Cette production ne dépendrait pas principalement de l’oxygène. L’hypothèse de Cooper et Morrison est contestée scientifiquement. Il est certes établi aujourd’hui que, pour se prévenir contre le paludisme, les ouest-africains ont développés des caractéristiques qui entraînent un taux d’hémoglobine bas. Mais l’hypothèse de la compensation de ce taux d’hémoglobine bas par une production de fibres musculaires à contraction rapide demeure hasardeuse et peu validée par la communauté scientifique. La seule preuve qui pourrait appuyer cette hypothèse est une expérience effectuée sur des rats, qui montrait qu’avec la chute du taux d’hémoglobine, les sujets produisaient plus de fibres à contraction rapide. Mais aucune étude sur les humains n’a jamais été effectuée. On peut expliquer le manque de documentation à ce sujet par le fait qu’une étude qui appuierait la thèse de Cooper reviendrait à reposer le débat des races humaines. Les facteurs génétiques qui permettent aux athlètes africains d’être plus performants en sprint ne sont donc pas tous encore connus, et certains restent contestés. Néanmoins, on assiste à un véritable rejet des théories scientifiques qui cherchent à comprendre ces performances par des facteurs génétiques, par des chercheurs en sciences sociales, essentiellement en « black studies », un nouveau champ disciplinaire qui s’est développé aux Etats Unis.

La peur du racisme et le rejet des hypothèses biologiques

Certaines études dénoncent le fait que les facteurs génétiques sont trop mis en avant, au détriment de facteurs culturels, spécialement dans le cas des athlètes noirs. La position de ces chercheurs peut être compréhensible. La science, au cours de l’Histoire, s’est parfois mise au service d’une idéologie raciste, et a commis des erreurs en essayant de démontrer l’infériorité innée des populations noires. Il est vrai que les sciences sociales sont essentielles également pour comprendre les performances extraordinaires de ces athlètes. Les stéréotypes, par exemple les sprinteurs noirs sont les plus rapides, jouent sur le mental des autres sprinteurs, ce qui les rend moins performants, ceux-ci partant battus d’avance. A l’inverse, cela renforce la confiance des sprinteurs étant perçus comme étant les plus rapides, dans ce cas-là les sprinteurs noirs ouest africains. Cela rappelle un peu les études qui montraient que les filles étaient moins performantes que les garçons à un exercice de maths lorsque celui-ci était présenté comme un devoir, alors qu’elles étaient plus performantes lorsque l’exercice était présenté comme un jeu. Une certaine culture dans laquelle baignent ces athlètes les rend certainement plus performants, plus motivés, plus accrocheurs face à la désillusion. Les entraîneurs peuvent également jouer un rôle important, en transmettant ces stéréotypes aux jeunes athlètes, en attendant plus d’un noir que d’un blanc au sprint, et en réorientant les autres blancs vers d’autres disciplines (cette hypothèse est néanmoins infirmée pour le cas de l’Angleterre). Tous ces facteurs sont importants. Mais le problème de ces chercheurs est ailleurs. Dans  l’article de Turner et Jones (voire références), les auteurs se placent en chien de garde des théories environnementalistes. Dans leur conclusion, ils affirment qu’il faut toujours rester vigilant par rapport à une trop grande prévalence d’explications biologiques. On constate donc que ce sujet, qui porte uniquement sur une question scientifique, dérive vers des questions politiques certes majeurs, à propos du racisme, mais qui ne doivent en aucun cas interférer avec le processus scientifique de recherche des explications les plus plausibles. Si, dans le cas du sprint, il s’avère que les hypothèses biologiques paraissent les plus vraisemblables (ce qui n’est pas forcément le cas), comme l’affirment Morrison et Cooper, alors il faut pouvoir l’accepter, l’inverse étant également vrai.

Bien entendu, le racisme est à combattre, la science ne reconnait pas de races humaines, et toute discrimination basée sur le groupe ethnique ne peut être tolérée. Mais de là, comme le fait l’article de George (voire références), à accuser les chercheurs en science du sport qui s’intéressent à ces questions d’être influencés par le Darwinisme social, la limite est franchie. Les différences entre les différentes populations existent, c’est incontestable. Les Africains de l’ouest ont tendances à être immunisés contre le paludisme, et les Européens peuvent digérer le lait par exemple, à l’inverse des autres populations. Mais cela n’implique bien entendu pas la création d’une hiérarchie entre ces différents groupes. Le débat est donc compliqué, vérolé par les procès d’intentions, qui peuvent être compréhensibles au regard de l’histoire, mais qui ne permettent pas à la science d’avancer.

On ne sait donc toujours pas exactement ce qui rend les athlètes ouest africains si exceptionnels. On peut uniquement s’accorder sur le fait que ces performances sont réalisées grâce à certaines prédispositions génétiques dans le domaine du sprint, prédispositions qui peuvent ensuite se développer dans un cadre environnemental adéquat.

Hugo Etchegoyhen

Références

  • False Start?, U.K. Sprint Coaches and Black/White Stereotypes, David Turner, Ian Jones, Journal of Black Studies Volume 38 Number 2 November 2007 155-176
  • The Virtual Disappearance of the White Male Sprinter in the United States: A Speculative Essay, John George, Sociology of Sport Journal, 1994, 11, 70-78
  • The Holy Blood and the Holy Grail: myths of scientific racism and the pursuit of excellence in sport, Karl Spracklen, 2008
  • Le gène du sport, David Epstein, 2013

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