Yannick Jadot : « J’appelle au boycott politique du Mondial, pour qu’il n’y ait pas de dirigeants européens qui se rendent en Russie »

Le député européen Yannick Jadot, lors d'une séance à Strasbourg (2015) - Crédit : Parlement Européen

Dernier match de préparation pour les Bleus ce soir face aux Etats-Unis avant l’ouverture dans six jours de l’évènement planétaire. Organisée par la Russie, la Coupe du Monde offre une incroyable vitrine à Vladimir Poutine, fraîchement réélu. Pendant que le monde entier a les yeux rivés sur son pays, le président s’applique en coulisses à faire oublier les conflits au Donbass, en Crimée, sa relation avec Bachar al-Assad et le gel des relations diplomatiques avec le Royaume-Uni. Le député européen Yannick Jadot dénonce la volonté de Poutine de gagner du crédit sur la scène internationale. Entretien

Jamais une nation n’avait accueilli autant de compétitions sportives en aussi peu de temps. Hôte en 2013 des championnats du monde d’athlétisme, la Russie organise les JO de Sotchi en 2014, les championnats du monde de natation en 2015, et de hockey sur glace – sport national – en 2016. Dans six jours, c’est le coup d’envoi du Mondial. La Russie est-elle légitime pour accueillir ces compétitions ?

Aujourd’hui clairement non, parce que l’idée du sport c’est quand même de véhiculer des valeurs de solidarité, d’éthique. C’est l’idée d’une communauté internationale rassemblée autour de valeurs que, malheureusement, le pouvoir Russe nie. Sa pratique du pouvoir va à l’encontre des valeurs que l’on doit avoir dans l’olympisme ou dans le sport, de manière générale. Que ce soit la Russie, le Qatar ou autre on voit bien qu’il y a un danger de corruption autour de l’organisation d’évènements sportifs. On a un pouvoir russe qui est impliqué dans des crimes de guerre extrêmement lourds en Syrie, qui a annexé une partie d’un pays européen, qui combat aussi les droits de l’homme très fortement au sein de la Russie. Donc moi, j’ai toujours été partisan du fait que la coupe du monde se déroule dans un autre pays.

Pour les JO de Sotchi, ni François Hollande, ni Barack Obama, ni David Cameron ne s’étaient déplacés en Russie. La Première ministre britannique Theresa May a annoncé en mars qu’aucun ministre ou membre de la famille royale britannique ne se rendrait au Mondial après l’empoisonnement de l’ex-espion Sergueï Skripal et de sa fille. Quelle réponse diplomatique adopter face à l’évènement ?

Moi, je participe à une campagne qui vise justement à ce que les dirigeants européens – je souhaiterais que ce soit comme ça partout dans le monde – ne participent pas à la coupe du monde parce que si la Russie cherche autant à obtenir ces compétitions, c’est parce qu’elle en fait des outils très clairs, de propagande politique.

On vient de le voir hier, l’annulation du match Israël-Argentine est un retournement de situation inattendu pour Benjamin Nétanyahou qui avait tenté de politiser la rencontre en faisant jouer le match à Jérusalem. Le sport est donc clairement une arme de propagande ?

Bien sur, vous voyez bien que même le tirage au sort des poules pour la coupe du monde en Russie, s’est fait au Kremlin. On n’imagine pas le tirage au sort de la coupe du monde 1998 se faire à l’Elysée. Donc, il y a une volonté pour Poutine de gagner du crédit sur la scène internationale du fait de ces compétitions, de montrer qu’au fond, il est capable de rassembler la communauté internationale autour de lui et de mettre un couvercle sur toutes les atrocités auxquelles il participe.

Comment vous évaluer l’impact politico-médiatique d’une coupe du monde par rapport aux Jeux Olympiques ?

Disons que la coupe du monde, c’est quand même le sport le plus populaire qui existe au monde. Il fait l’objet d’énormément de passions. Moi-même j’adore le foot. Il y a toujours eu la volonté pour les dirigeants d’essayer de tirer profit de cette ferveur nationale. Dans les démocraties, aujourd’hui, je ne suis pas sûre que ça marche. Regardez après la coupe du monde 1998 en France. La France a gagné, c’était Chirac, on fêtait la France black, blanc, beur et 4 ans après, à l’élection présidentielle, le front national était au second tour et Chirac était très très bas dans les intentions de vote. Je crois qu’aujourd’hui, les citoyens ne sont pas dupes dans les démocraties. Ce n’est pas forcément la même chose dans les dictatures puisque finalement dans les dictatures l’information est tellement contrôlée, tellement organisée, que ça reste un objet de propagande où les médias russes véhiculent des idées extrêmement anti-occidentales sur les valeurs démocratiques. Et puis, finalement que fera Poutine si les dirigeants viennent. Il pourra dire « regardez, en fait ils m’engueulent mais ils sont contents d’être là avec moi ». Donc tout va bien.

En terme d’image, Poutine a façonné la sienne et celle de la Russie pour accueillir la compétition. Un métro totalement traduit en anglais, des infrastructures aux coûts mirobolants – 670 millions d’euros – pour le stade rétractable de Saint Pétersbourg. Quels sont les enjeux de Vladimir Poutine là, pendant un mois ?

Se placer comme un des grands dirigeants du monde. Heureusement, vu le niveau de jeu de la Russie, ils ne seront pas champions du monde. Il faut savoir quand même que la Russie – on l’a vu aux derniers JO – est totalement convaincue de dopage. La Russie qui peut difficilement mettre à son crédit les bombardements chimiques en Syrie, l’annexion de la Crimée, l’empoisonnement d’anciens espions, veut donner une image d’elle de puissance, d’une convivialité autour de Poutine, et de réussite du pays autour d’infrastructures. Ce sera peut être pas le cas pendant la coupe du monde mais on l’avait vu à Sotchi, des milliards ont été dépensés dans une région, même pas faite pour la neige.

Poutine aime se mettre en scène avec des démonstrations de judo, en galopant à cheval, torse nu dans la taïga. Il aime apparaître comme l’homme viril, maître du jeu ?

L’image du mâle viril fait partie effectivement de sa propagande. Il est dans cette tradition politique qui est de dire je n’ai pas peur, je n’ai pas peur de mes opposants, je n’ai pas peur des démocraties, je n’ai pas peur de ceux qui réclament la liberté dans mon pays – comme autour de mon pays – et je suis même prêt à les écraser. Donc, cette mise en scène de son physique est d’abord une mise en scène d’une capacité à la brutalité.

Vous êtes député européen, réélu en 2014. L’Europe hétéroclite est de plus en plus désunie. Comment réussir à faire parler l’Europe à l’unisson ?

Que ce soit aujourd’hui face à Poutine, face à Xi Xinping ou face à Trump, l’Europe quand elle est divisée ne pèse pas. Elle n’obtient plus de décisions internationales telles qu’elle les souhaite et donc pour moi, l’unité européenne est une absolue nécessité si on veut peser sur les décisions. Si on veut nous même faire de la propagande, on déroule le tapis rouge à Poutine au château de Versailles et on participe de la propagande de Poutine et on organise la propagande d’Emmanuel Macron. Mais la question est : est- ce que cela a une quelconque efficacité au regard de la Syrie et du reste du monde ? Non, il n’y a que l’Europe unie, parce que unie, elle est la première économie mondiale, elle est la première puissance commerciale. Il n’y a que unie qu’elle peut peser sur les affaires du monde. Et moi, je  ne suis pas du tout pour qu’on arrête de parler de Poutine ou de Trump. Je dis simplement qu’il faut parler des choses graves, qu’il y a dans ce monde, des atteintes aux libertés, aux états de droit, à la démocratie, aux crimes de guerre mais dans des endroits neutres, et ensemble.

Vous venez de rappelez la venue de Poutine au château de Versailles sur invitation du président français, il y a un an. Emmanuel Macron était en Russie il y a peu de temps. Il en a profité pour afficher une entente diplomatique avec Poutine. Quel est le rôle politique d’Emmanuel Macron pendant la coupe du monde ?

Puisqu’il se dit pro-européen, il a un rôle qui est d’unir les européens dans une politique étrangère commune pour peser. Il a redoré le blason de la France à l’étranger incontestablement. Maintenant il faut construire de l’efficacité. Pas simplement remettre la France dans le jeu international. La France a toujours été assez claire sur la Syrie, contre Bashar Al Assad, pour dire les crimes. La France continue, y compris dans le cadre européen, à s’opposer à l’annexion de la Crimée et à la guerre qui se déroule au Donbass. Maintenant moi ce que j’aimerais, c’est que l’Europe et Macron (évidement qu’il a un rôle très important à jouer là dedans) prennent des initiatives vis-à-vis de la Russie. Qu’il y ait un tribunal pénal international des crimes de guerre en Syrie pour juger les criminels qu’ils soient syriens, russes ou iraniens. Que l’on mette en place au niveau européen ce qui existe déjà aux Etats- Unis et qui s’appelle la liste Magnitsky, c’est à dire une liste d’oligarques impliqués, soit directement dans les crimes,soit complices de ces crimes. Et l’idée est de les interdire de territoire et de geler leur avoirs financiers, car quelque soit les discours anti-occidentaux des oligarques russes, ils investissent énormément en Europe et ailleurs. Et puis la troisième chose, c’est de boycotter politiquement la coupe du monde. Moi, j’aurais aimé que l’Europe, il y a un an, propose que la coupe du monde se déroule sur le sol européen. Donc j’appelle à ce boycott politique, qu’il n’y ait pas un dirigeant européen qui se rende en Russie. Finalement pour peser face aux russes, il faut les toucher là où ça leur fait mal: leur liberté (TPI), leur argent (geler les avoirs en Europe) et leur orgueil (organisation de la coupe du monde).

Macron ne dit pas clairement qu’il va s’y rendre, il dit « J’irais si les Français passent les 1/4 de final. »

Emmanuel Macron peut tout à fait soutenir les français en organisant une projection du match dans les jardins de l’Elysée où il invite le public à soutenir les Bleus. Vous pensez vraiment que l’équipe de France va jouer différemment si Emmanuel Macron est dans les tribunes.

Le foot est quand même un sport fédérateur, un sport de fête qui sera regardé par plus de 3 milliards de personnes. Peut-on alors à la fois s’offusquer des crimes de guerre syriens, des atteintes aux droits de l’homme et se rendre tout de même en Russie soutenir son équipe durant la compétition ?

Certains se posent la question. Le débat a lieu depuis longtemps. Je sais qu’il y a des gens qui ne vont pas regarder cette coupe du monde parce qu’elle se déroule en Russie.

En 1966, la RFA est opposée à l’URSS, en 1998 les bleus deviennent le porte drapeau de la France black, blanc beur. Au final dans le sport, qu’on gagne ou qu’on perde, il y a toujours de la récupération politique?

Il y a toujours de la récupération. Mais, je pense que dans un pays où maintenant les dirigeants politiques s’affichent dans n’importe quelle émotion ça n’a pas lieu d’être. On s’affiche à la mort de Johnny Hallyday, on s’affiche dans un match de sport, on s’affiche bientôt à The Voice.

Vous pensez à Jean-Luc Mélenchon qui se disait choqué de « voir des RMIstes applaudir des milliardaires » symbole du capitalisme triomphant et qui, maintenant, implanté à Marseille se découvre une passion opportuniste pour le football et vient applaudir l’Olympique de Marseille au Vélodrome en demi-finale de Coupe d’Europe.

Exactement, y compris avec des propos de Mélenchon. Qu’il découvre le foot, très bien, l’OM, très bien, mais j’ai été surpris de la violence de ces propos contre les autrichiens en disant que c’était des beaufs, lourdauds et tout ça. Au fond, il émettait autre chose que des propos sur le football et ça c’est malsain.

Où est la nuance justement ?

Les politiques n’ont pas forcément à commenter publiquement un match de foot comme ils n’ont pas à donner leur choix musicaux sur qui va gagner The Voice. Donc la responsabilité d’un politique, c’est aussi pour rester légitime, crédible de garder un peu de distance par rapport à l’émotion populaire. Moi, je suis un fou de foot mais je n’ai pas forcément à faire le lien entre ma passion du football et mon statut de député européen ou d’élu de la république. Ce sont deux choses différentes. Il faut laisser les supporters de football apprécier le football sans qu’on leur colle des discours politiques. Ça donne des aberrations. D’un truc mineur, ça devient une affaire politique, ( débat sur la marseillaise, Benzema, dernièrement Rabiot). Tout devient politique.

L’affaire Rabiot est devenue politique ?

Bien sûr que c’est devenu politique. Vous avez tous les responsables politiques qui ont dit « c’est quand même infernal de refuser l’honneur de représenter la France ». C’est vrai que c’est ridicule de la part de Rabiot mais on y met trop de choses. Le foot c’est populaire, les gens adorent ça mais il  faut que l’on fasse attention à ce que le fait d’être tous chauvins ne devienne pas du nationalisme.

Propos recueillis par Alexandra Thery

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