5 mai 1992 : le jour du match

26 ans après, la pelouse de Furiani ne veut plus connaître cela. (Crédit photo : Olivier Sanchez/SIPA)

Il y a trois ans, j’avais réalisé un entretien avec un supporter bastiais présent au stade Armand-Cesari de Furiani. Sur trois jours, je vais vous le livrer comme je l’ai reçu. Hier, c’était l’avant-match. Aujourd’hui : le jour du match, le 5 mai 1992.

Attention, comme on pourrait le dire à la télévision : certaines images peuvent choquer !

 Le 5 mai 1992

Nous débarquons. Il est tôt, mais règne déjà une effervescence inhabituelle en ville. Ce jour, la Corse est sous les feux des médias sportifs : s’y déroule la manche française du Championnat du Monde des rallyes, et le match face à l’OM de Tapie et ses stars est diffusé sur TF1. Bastia qui végète en L2 va tenter de réaliser un exploit improbable. Pas encore 8h et déjà un supporter bastiais peinturluré sur le toit d’une cabine téléphonique. Il active une corne de brume. Le match est lancé !

Je pars au village embrasser les miens. Avec des proches, je devrais être au stade vers 17h. Tout au long de la journée, une sourde angoisse m’habite. L’approche de la rencontre sûrement.

17h30 : arrivée au stade

Furiani. Il y a du monde, beaucoup de monde déjà sur place. Mon Dieu cette tribune, qu’elle est haute. Je croise des parents qui me proposent de passer la première mi-temps avec eux, et de retrouver la place qui m’est attribuée, en seconde. Autre temps, où l’on pouvait passer d’une tribune à une autre sans contrôle. Je les rejoins.

La tension est palpable. Ce match dépasse le seul enjeu sportif. Bastia-OM, c’est Corse-France. Par ailleurs, le mouvement nationaliste se prépare à rentrer dans une guerre fratricide et mortelle. Mais nous ne le savons pas encore. Les supporters de l’OM arrivent, premiers accrochages. Les marseillais sont “refoulés” de leur emplacement après échauffourées. Animations musicales, un groupe, I chjami, chauffe le public. Les joueurs viennent s’échauffer. Tapie, le Président du Sporting, des officiels, vont vers les supporters marseillais. Tout le monde essaie de calmer tout le monde. Le speaker demandent aux supporters de la Nord de ne pas taper des pieds ou autre. Peine perdue.

Carlos Mozer refuse d’aller chercher un ballon qui s’est logé près du grillage, le joueur n’est pas serein, on le serait à moins. Mais nous continuons de mettre la pression, à chanter. Dans ce brouhaha, j’entends le speaker prononcer mon nom et prénom ! Mon cousin Stéphane a quitté sa place et me recherche dans la nouvelle Tribune et puis, et puis…

20h20 : la tribune s’effondre

Ce bruit sourd, un souffle… VVVOOOOOUUUUFFFF… Nous nous regardons, nous tournons nos têtes vers la nouvelle Tribune. Mais elle était tellement haute, elle l’est encore. Personne ne peut imaginer ce qui se passe. Et là, des rumeurs, presque à voix basse, mais qui vont enfler, la Tribune est tombée. Nous essayons d’entendre ce qui se passe et là. Je n’oublierai jamais. Entendre des gémissements, comme si la terre souffrait, comme si elle les faisait remonter à la surface. Avec un ami nous nous précipitons, sortons de la Ouest et la première vision du cauchemar : un amas, un magma de ferrailles, de bois, de corps enchevêtrés… les gémissements, les cris de douleur… nous hésitons et prenons le parti d’y aller, essayer de faire quelque chose.

Mais par où commencer, entre ceux qui tendent les bras, demandent à l’aide, ne bougent plus. Nous faisons tout et n’importe quoi peut être. Nous essayons de dégager les gens qui semblent conscients, mais il y en a d’autres en dessous aussi. Certains sont empalés, nous essayons de les dégager mais ils hurlent. Alors nous les transportons avec ce qui les transperce, ou nous les posons sur des brancards de fortune. Nous sommes beaucoup à aider.

20h30 : l’heure prévue du match

Premiers chocs aussi : je vois un homme allongé sur le dos, tordu, qui ne bouge pas. Je m’approche, il a les yeux grand ouverts, c’est le monsieur avec qui j’avais dîné la veille ! Malgré la poussière, le visage tourne déjà au gris. J’avais oublié que j’avais le drapeau corse autour de la taille. Je le dépose sur lui, et nous le dégageons. Je rencontre, hagard mais valide, un ami qui m’attrape le bras et me dit qu’il était sur la tribune, s’est retourné et qu’il n’y avait plus personne derrière lui ! Sous le choc, il sera confié aux premiers secours (s’en est suivie une dépression nerveuse, une perte de 20 kilos, la maison de repos…).

Toute la soirée fut du même acabit. Je ne pouvais pas joindre ma famille au téléphone pour les rassurer, d’autres ont pu le faire, heureusement, même si les lignes étaient saturées. Après avoir fait ce que nous avions pu, je ne sais plus combien de temps cela a pu durer, nous étions sur la pelouse à rassurer, veiller, aider à ne pas s’endormir certains.

Épuisé, j’ai quitté les lieux vers 4h du matin. une douche, dormi une heure ou deux…

Recueilli par Pierre Le Goff

A propos de Pierre Le Goff 54 Articles
Amateur de sport en général et de football en particulier, je supporte le FC Lorient. Je joue dans un sport à la fois individuel et collectif : le badminton. Je suis également correspondant sportif pour le Ouest-France dans le Morbihan et administrateur d'un forum sur le football (www.footballsupps.com/forum/).

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